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Origines et histoire du protestantisme à Blandy

Le début du XVIe siècle est une période de redécouverte de l’antiquité et de ses auteurs. La relecture de la Bible, amena une nouvelle religion, appelée le protestantisme.

Le château de Blandy-les-Tours a accueilli au XVIe siècle une communauté protestante autour de Jacqueline de Rohan, marquise de Rothelin, seigneur de Blandy (veuve de François d’Orléans, mort en 1548), convertie au protestantisme. Le site devient le lieu d’évènements rassemblant cette communauté fortement touchée par le massacre de la Saint-Barthélémy en 1572.

Francois Vatable

Figure 1. François Vatable, estampe

Bibliothèque municipale d'Abbeville (POR V51 ou V52),

collection Macqueron

Le protestantisme en Seine-et-Marne

Autour de l’évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet*, un certain nombre d’humanistes et d’érudits se rassemblent : Guillaume Farel, François Vatable (figure 1), Jacques Lefèvre d’Étaples ou encore Marguerite d’Angoulême, amie de Jacqueline de Rohan, reine de Navarre et sœur de François 1er. Jacques Lefèvre d’Etaples crée le cénacle de Meaux avec ces érudits. Ils viennent renouveler l’approche théologique et la critique des textes sacrés et s’attaquent à la traduction des textes de la Bible en langue vernaculaire (langue vulgaire), afin de les rendre accessibles au plus grand nombre. Ils révisent les traductions anciennes des textes et proposent de nouveaux commentaires pour ces nouvelles versions.

Le cénacle exerce par ailleurs une grande influence sur les humanistes (le célèbre poète Clément Marot, l’écrivain François Rabelais). Guillaume Briçonnet devient, cette même année, le directeur spirituel de Marguerite de Navarre, la sœur aînée de François Ier, en qui il trouvera une puissante protectrice.

En 1525, l’église catholique parvient à mettre fin aux activités du cénacle de Meaux et provoque la dispersion de ses membres si ce n’est leur disparition. Ainsi en est-il de Jacques Lefèvre d’Etaples qui s’exile à Strasbourg, de Guillaume Farel qui s’installe à Genève ou encore de Clément Marot qui est conduit dans les prisons du Châtelet à Paris.

* Les mots en gras sont expliqués dans le lexique et les noms propres dans l'index des personnes citées.

Gaspard de coligny

Figure 2. Gaspard de Coligny

Paris, Bibliothèque de l'Histoire du Protestantisme

Le protestantisme chez les aristocrates

Jacqueline de Rohan, marquise de Rothelin, adhère à la nouvelle religion après son veuvage, vers 1557, ainsi que d'autres aristocrates comme l’amiral Coligny (Figure 2), Louis de Bourbon, prince de Condé, la duchesse de Ferrare.... Jacqueline de Rohan, mariée à François III d’Orléans en 1536, est veuve en 1548, après avoir eu Jacques en 1540, Léonor en 1547 (baptisé à Blandy) et une fille Françoise d’Orléans en 1549. Elle reçoit Blandy en douaire à la mort de son mari et y séjourne avec ses enfants jusqu’à sa mort en 1587. Une fois veuve, elle se convertit au protestantisme, à partir de 1557 et éduque ses enfants dans le protestantisme (Figure 3). Il est possible qu’elle se soit convertie à la nouvelle religion dans le comté de Neuchâtel, dont elle avait hérité de son mari, au contact du réformateur Guillaume Farel, ancien membre du cénacle de Meaux, et de son disciple Calvin. D’ailleurs, elle correspond avec Théodore de Bèze (figure 3) et avec Calvin à partir de 1558, à qui elle rendit visite à Genève plusieurs fois. 

Jacqueline de Rohan

Figure 4. Jacqueline de Rohan, par François Clouet (Atelier) 1er quart XVIIe siècle,

Rouen, musée des Beaux Arts

Figure 3. Théodore de Bèze

Société de l'Histoire du Protestantisme Français


En 1555, Charles Privé, vint se réfugier à Blandy et y devint « le premier chapelain réformé de la marquise » (P. Liénhardt). La marquise ouvre le château aux protestants durant les années 1562-63. Elle passe aussi du temps à Noyers-sur-Serein (Yonne), où elle agit en faveur de la nouvelle religion. Elle y établit notamment un prêche réformé. Son engagement l’a conduit à mener des actions au nom de la communauté protestante : c’est elle qui présenta au roi un mémoire « portant plainte au sujet de l’inexécution de l’édit de pacification ». 

Blandy, un refuge pour les protestants et un lieu pour les évènements huguenots.


A partir de la conversion de la marquise de Rothelin et après la première guerre civile en 1562, le château de Blandy servit de refuge aux protestants. Une lettre de Calvin en 1563 rend compte de l’hospitalité de la marquise. 

Un mariage princier

En août 1572, le château est le théâtre d’un mariage princier protestant. La fille de Jacqueline de Rohan, Françoise, s’était mariée avec Louis 1er de Bourbon, prince de Condé (Figure 3). Celui-ci avait déjà eu un fils, Henri, né d’une première noce avec Eléonore de Roye. A Blandy, Henri épousa Marie de Clèves (personnage distinct de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette). Cette union réunit la fine fleur de l’aristocratie huguenote, parmi laquelle se trouvent le jeune prince Henri de Navarre, futur Henri IV, ou encore l’amiral de Coligny, la duchesse de Ferrare, Renée de France, fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne.

La Saint Barthélémy

saint Barthélémy

                                    Figure 5.

François Dubois, Le massacre de la Saint-Barthélémy,

Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne

C’est cette même cour qui, quelques semaines plus tard, est conviée à Paris au mariage de Henri de Navarre avec Marguerite de Valois (la « Reine Margot »), le 18 août. Cette même cour qui périt presque entièrement pendant le massacre dit de la Saint Barthélémy (Figure 5). Jacqueline de Rohan et sa fille Françoise d’Orléans, logées au Louvre, échappent au massacre. Après ces évènements, la marquise de Rothelin restera dans le château de Blandy.. 

Bataille de Jarnac2

Figure 6.  L’ordonnance de la bataille de Jarnac (1569)

où mourut le prince de Condé, Louis de Bourbon, musée national du château de Pau,

Hogenberg François (graveur), Tortorel Jacques et Perrissin Jean

Jacqueline de Rohan : un mariage, quatre enterrements


Si Jacqueline de Rohan, marquise de Rothelin, ne s’est mariée qu’une seule fois, elle aura eu à subir pas moins de quatre enterrements ! - Elle meurt en l’an 1587 dans la foi protestante. En sa qualité de dame de Blandy et en vertu du droit seigneurial, la marquise de Rothelin est inhumée dans le chœur de l’église paroissiale Saint Maurice comme une catholique.

Figure 7. Pierre tombale de Jacqueline de Rohan

dans l'église saint-Maurice de Blandy


                        Figure 8

Détail de la tombe de Jacqueline de Rohan

dans le cimetière de Blandy

- Vient la tourmente révolutionnaire. Si le château, transformé en ferme, passe inaperçu parce qu’il ne présente plus aucun signe de féodalité, les titres de marquise et de princesse de Rohan attirent l’attention. On décide alors son exhumation et, au nom de l’Égalité, on l’enterre de nouveau, comme simple paroissienne, dans le cimetière paroissial autour de l’église.

- Au milieu du XIXe siècle, le village s’agrandit et le cimetière devient trop petit et encombrant. La municipalité le transfère donc en dehors des zones d’habitations. Devant le refus de l’évêque de Meaux d’accorder sa réintégration dans le chœur de l’église, Jacqueline de Rohan est inhumée, pour la troisième fois, dans le nouveau cimetière. Considérée comme une hérétique, elle est enterrée à l’écart, en dehors des terres chrétiennes, près du mur de clôture. Pour financer son monument funéraire, on fait appel à sa descendance. La Maison de Savoie refusant de se charger de l’enterrement, c’est la Maison d’Orléans, en la personne du duc d’Aumale, qui fait édifier sa tombe. 


- En 1990, la stèle est vandalisée. La commune de Blandy décide sa restauration. On déplace sa sépulture de quelques mètres, car elle gênait les manœuvres des fossoyeurs et on lui réserve une place d’honneur, toujours à l’écart, dans un angle du cimetière où l’on peut, encore aujourd’hui, venir honorer sa mémoire. Ironie de l’histoire, il aura fallu plus de quatre siècles pour que Jacqueline de Rohan ait un enterrement protestant : deux pasteurs ont en effet présidé à sa cérémonie, dont le pasteur Lienhardt qui nous a livré le récit de cette macabre odyssée.

Figure 9. Tombe de la marquise de Rothelin

Voir aussi

Auteurs

Marie-Claire Coste

Emmanuel Peribanez



    Bibliographie

      • Pasteur Paul Liénhardt : La marquise de Rothelin, châtelaine de Blandy, dans Pagus Melodunensis, décembre 1991, p. 73-77 Pasteur
      • Paul Liénhardt, Blandy-les-Tours, dans l’histoire du protestantisme, dans Cahiers du Centre de Généalogie protestante, Société de l’histoire du Protestantisme français, 1991, Paris, p. 73-78.
      • Promenades neuchâteloises en France, Blandy, dans « Neuchâtelois, recueil d’histoire nationale et d’archéologie », Société d’histoire du canton de Neuchâtel, mars-avril 1906, p. 49-60.
      •  Site internet de la Société Historique du Protestantisme Français (SHPF)

Voir aussi

Index des personnes citées

  • Guillaume Briçonnet (1472-1534) (meurt au château d’Esmans près de Montereau-Fault-Yonne, en Seine-et-Marne). Ecclésiastique français qui joua un rôle important au début de la Réforme. Evêque à Meaux de 1516 à 1534.
  • Jacques Lefèvre d’Étaples : (vers 1450 à Etaples, Pas-de-Calais-1538, Nérac). Théologien et humaniste français Vicaire de l’évêque de Meaux, il créa le « cénacle de Meaux ». Après sa dispersion, il se réfugie à Strasbourg avant d’être appelé comme précepteur des enfants de François 1er de 1516 à 1534.
  • Guillaume Farel : (1489-1565) Réformateur religieux français. Disciple de J. Lefevre d’Etaples, il adhéra aux doctrines de la Réforme. Réfugié en Suisse, il fit adopter la Réforme à Genève avec Calvin qu’il y avait fait venir, et à Neuchâtel où il se retira.
  • François Vatable : (meurt en 1549) Originaire de Gamache aux environs d’Amiens, il était professeur d’Hébreu. Il rédigea des commentaires de l’Ecriture qui furent condamnés après sa mort. Il a traduit des textes grecs qu’il enseigna au jeune Calvin.
  • Marguerite d’Angoulème : (1527-1549) Reine de Navarre, sœur de François 1er et amie de Jacqueline de Rohan. Elle fut également une femme de lettres, auteur de poésies et d’un recueil de contes, l’Heptaméron. Proche de la Réforme, elle protégea de nombreux protestants et les accueillit à sa cour.
  • Clément Marot : (Cahors 1496-Turin 1544) Poète français, valet de chambre de François 1er et de sa sœur Marguerite de Valois. Devenu protestant, il connut l’exil. François Rabelais : (La Devinière1483-Paris, 1553) Écrivain français, moine, médecin. Auteur de Pantagruel, Gargantua…
  • Coligny (l’amiral), Gaspard de Châtillon (sire de) : (Chatillon-sur-Loing 1519-Paris 1572) Amiral de France. Devenu protestant, il fut le principal chef huguenot avec Condé et la première victime du massacre de la Saint-Barthélémy. Louis de Bourbon, prince de Condé : (Vendôme 1530-Jarnac 1569) Louis 1er adhéra au protestantisme, en devint le chef. Il fut assassiné après la bataille de Jarnac.
  • La duchesse de Ferrare, Renée de France : (Blois 1510-Montargis 1575) Seconde fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne, elle épousa Hercule II d’Este en 1528 et tint à Ferrare une cour brillante. Devenue protestante, elle accueillit Marot, Calvin... Après la mort de son mari en 1550, elle se retira à Montargis et en fit un des foyers du protestantisme.
  •  Calvin (Jean Cauvin dit) : (Noyon 1509-Genève 1564) Réformateur religieux et écrivain français Il adhéra à la réforme en 1533 et devint prédicateur. Il dut quitter la France après l’affaire des placards en 1534 et s’installa en Suisse. Il dirigea l’église réformée de France, écrivit les statuts de celle de Genève. Sa doctrine religieuse porte le nom de calvinisme.
  • Théodore de Bèze : (Vézelay 1519-Genève 1605) : écrivain et théologien, disciple de Calvin. Il succéda à Calvin en 1554 comme modérateur de la Compagnie des pasteurs.
  • Charles Privé : Frère jacobin de Provins devenu protestant, il se réfugia à Blandy et devint sans doute le premier chapelain réformé de Jacqueline de Rohan, marquise de Rothelin (P. Liénhardt).


Lexique

  • Cénacle : Réunion d’un petit nombre d’hommes de lettres, d’artistes, de philosophes, etc… Douaire : Usufruit attribué par les coutumes à la veuve sur les biens de son mari défunt.
  • Le douaire : Usufruit attribué par les coutumes à la veuve sur les biens de son mari défunt. Le douaire portait sur les immeubles possédés par le mari au moment du mariage.
  • Huguenot : Nom donné par leurs ennemis aux protestants français pendant les guerres de religion. Prêche réformé : A l’origine, c’est un discours religieux prononcé par un ministre protestant. Réformé vient de la Réforme, religion réformée qui est le protestantisme.
  • La Saint-Barthélémy : La nuit du 24 août 1572 eu lieu l’assassinat des protestants, à Paris, où étaient réunis la noblesse protestante pour le mariage d’Henri de Navarre. Ce mouvement s’étendit en province jusqu’en octobre (27 000 victimes). L’amiral Coligny est le premier mort, seuls sont épargnés Henri de Navarre et le jeune prince de Condé. Ces massacres sont à l’initiative de Catherine de Médicis, qui alterne périodes de répression et périodes de tolérance.
  • L’édit de Pacification : C’est l’édit de Nantes datant de 1598. Il assure aux protestants le libre exercice du culte dans les villes où il était pratiqué avant 1597 et le libre accès à tous les emplois. Il les autorise à tenir des assemblées particulières. Il établit 151 lieux de refuges dont 51 places de sûreté tenues par eux. Louis XIII remettra en cause cet édit (révocation de l’édit de Nantes en 1685).